1988. Pas de smartphone, pas de 4G, pas de bulle bleue qui s’affiche quand votre interlocuteur est « en train d’écrire… ». Et pourtant, cette année-là, à Oulu en Finlande, un étudiant de 23 ans nommé Jarkko Oikarinen pose sans le savoir les fondations de ce que des milliards de personnes utilisent aujourd’hui sans même y penser : la messagerie instantanée en groupe.
Son invention s’appelle l’IRC — Internet Relay Chat. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, elle n’a jamais vraiment disparu.
Avant WhatsApp, avant Discord, il y avait des « channels »
L’idée d’Oikarinen était simple : remplacer un vieux logiciel de discussion appelé MUT (Multi User Talk) par quelque chose de plus robuste, capable de relier plusieurs serveurs entre eux pour que des milliers de personnes puissent discuter en simultané, organisées par salons thématiques — les fameux #channels.
Si ce symbole # vous dit quelque chose, c’est normal : c’est très exactement l’ancêtre du hashtag et du nom de salon Discord ou Slack. Un #irc sur IRC en 1990, c’est un #général sur Discord en 2026. Même logique, mêmes commandes qui ont traversé les décennies : /join, /nick, /msg, /kick — des réflexes que n’importe quel admin Discord ou modérateur Slack reconnaîtra instantanément.
En 1991, pendant la tentative de coup d’État en URSS, puis durant la guerre du Golfe, IRC devient l’un des tout premiers canaux de diffusion d’information en temps réel quand les lignes téléphoniques et les médias traditionnels sont coupés ou censurés. Des habitants de Koweït City racontent en direct, sur un salon IRC, ce qu’ils voient par leur fenêtre — vingt ans avant que Twitter ne joue le même rôle lors du Printemps arabe.
Ce que WhatsApp et Signal doivent (sans le dire) à IRC
Évidemment, personne ne va prétendre que Signal est « juste de l’IRC avec du chiffrement ». Les différences sont réelles et importantes. Mais le clin d’œil historique vaut le coup d’œil :
- Les groupes que vous créez sur WhatsApp ? Un salon IRC, c’est ça depuis 1988 — en version publique, ouverte à qui veut rejoindre.
- Le statut « en ligne / absent » ? IRC avait déjà
/awaypour prévenir qu’on n’était pas devant son clavier. - Les bots qui modèrent vos serveurs Discord aujourd’hui ? Les tout premiers « chat bots » grand public sont nés sur IRC dans les années 90 (le plus connu, Eggdrop, existe… toujours).
- La fédération, ce principe que Mastodon ou Matrix remettent au goût du jour (plusieurs serveurs indépendants qui se parlent entre eux) ? IRC le fait nativement depuis le premier jour : un réseau IRC n’est jamais un seul serveur, mais plusieurs serveurs reliés (le fameux IRC relay, qui donne son nom au protocole).
La vraie rupture apportée par WhatsApp et Signal n’est donc pas le concept de discussion de groupe en temps réel — c’est le chiffrement de bout en bout par défaut et la simplicité d’usage sur mobile, deux choses qu’IRC, pensé pour des terminaux universitaires en 1988, n’avait tout simplement pas besoin de résoudre à l’époque.
IRC est-il vraiment mort ? Non.
C’est sans doute la surprise de cet article : IRC n’a jamais cessé de fonctionner. Le réseau Libera.Chat, créé en 2021, héberge aujourd’hui les canaux de support officiels de projets open source majeurs comme Debian, Python, ou le noyau Linux lui-même. Quand un développeur a un bug urgent sur un projet libre, il y a de fortes chances qu’il aille encore taper /join #python plutôt que d’ouvrir un serveur Discord.
Pourquoi cette longévité ? Parce qu’IRC reste d’une simplicité redoutable : un protocole texte ouvert, documenté, sans publicité, sans algorithme, sans collecte de données — tout ce que la messagerie moderne a, à la fois, gagné en confort et perdu en sobriété.
D’ailleurs : ce blog a son propre réseau IRC maison ! Rendez-vous sur
irc.sophie-matthieu.eu, port6697(connexion chiffrée TLS uniquement), réseau SophieMatthieu, canal principal#sophiematt. Le serveur tourne sous ngIRCd sur une machine Ubuntu 24.04 — la même machine, d’ailleurs, qui héberge le petit site Gopher évoqué dans l’article sur ce protocole.
Monter son propre serveur IRC en 2026 : un retour aux sources accessible
Bonne nouvelle : faire tourner son propre serveur IRC aujourd’hui est devenu presque trivial, bien plus simple qu’à l’époque où il fallait compiler soi-même son démon IRC sur un Unix universitaire. Voici la version « weekend bricolage » avec InspIRCd, l’un des serveurs IRC les plus utilisés aujourd’hui, via Docker :
docker run -d --name mon-irc \
-p 6667:6667 -p 6697:6697 \
-e INSPIRCD_SERVERNAME=irc.sophie-matthieu.eu \
-e INSPIRCD_NETWORKNAME=MonReseauIRC \
inspircd/inspircd-docker
Quelques minutes plus tard, n’importe quel client — HexChat sur ordinateur, ou simplement un client web comme KiwiIRC dans un navigateur — peut s’y connecter, et vous avez recréé, en quelques lignes, exactement ce qu’Oikarinen a bricolé seul en 1988.
En guise de conclusion
La prochaine fois que vous créerez un groupe WhatsApp pour organiser un week-end entre amis, ayez une pensée pour un étudiant finlandais de 23 ans qui, un soir de 1988, cherchait juste un moyen un peu plus robuste de discuter avec ses collègues sur le réseau de son université. Il ne le savait pas encore, mais il venait d’inventer le squelette de toute la messagerie de groupe qui allait suivre — hashtags compris.